"Il faut connaître son histoire pour pouvoir se défendre" (Charlotte Goldberg, "La guêpe"enfant juive rescapée de la Shoah)

Remontons encore un peu le fil de l'histoire ...Pour ce modeste écrit, j'ai le regret de vous annoncer, Messieurs, que vous ne serez que très peu voire pas cités du tout. Je m'en excuse par avance eu égard à la parité...Mea culpa !

Lorsque l’on consulte des ouvrages sur l’histoire de la profession infirmière, une chose est frappante : Il n'y a que des nanas et tous  ces écrits retracent une même quête, celle de la reconnaissance sociale d’un corps professionnel.

L'infirmière soumise et dévouée

Dans un discours de distribution de prix en 1905 , voici comment l’infirmière idéale était
présentée par le corps médical : « Nous la choisirons autant que possible parmi ces vaillantes filles du
peuple qui, à force d’intelligence et d’énergie, sont parvenues à s’instruire. (...) Nous la désirerions
mariée et mère de famille, car il est des délicatesses de sentiment pour les faibles et les enfants qui ne
s’épanouissent complètement que dans les coeurs des mères (...). On remarquera que l’image de l’infirmière est en fait marquée par les traits de la femme au foyer de l’époque  alliant soumission, compétence ménagère et dévouement. On  ne nous prenait pas pour des gourdes déjà.  Maréchal nous voilà, on sentait poindre l'ombre de 14-18 !

Si la laïcisation des soins scelle l’acte de naissance de la profession infirmière, elle n’est pas immédiate car l’emploi d’infirmières diplômées d’Etat (diplôme créé par décret en 1922) n’est que fortement recommandé et les religieuses resteront dans les lieux de soin encore de longues années. Elles continueront à exercer une influence très forte en prenant en charge, en particulier, un certain nombre d’établissements de formation.De fait, la divulgation du savoir technique était laissée entièrement entre les mains du corps médical ; les manuels écrits par les infirmières sont limités aux questions de morale. L’infirmière reste au service du médecin, et la démarcation entre la théorie, domaine du médecin, et la pratique, telle qu’elle transparaît dans les programmes de formation assoit ce clivage entre les deux professionnels du soin : « seul le mode d’administration doit être connu de l’infirmière. Elle ne doit en aucune façon chercher à connaître ce que le médecin prescrit, chercher à faire des questions indiscrètes et ne solliciter à ce sujet aucune explication du pharmacien dont le devoir est de tenir caché ce que le médecin n’a pas voulu qu’on sût » (extrait d’un manuel de formation du milieu du 19ème siècle). (Des gourdasses, je vous dis !)

Messieurs, j'ai précisé que l'on parlerait peu de vous, donc on se passera de vos commentaires acerbes à propos du dévouement et des compétences ménagères, on s'est bien compris !

L'infirmière Héroïque

Pendant la Première Guerre Mondiale, l’organisation de la chirurgie d’urgence au front s’impose, ce qui implique un changement de statut des infirmières qui «vont au devant de missions, dangereuses, où elles trouvent portée à son summum la justification de leur engagement (Knibiehler, p.91). Elles deviennent des héroïnes. L'archétype de l’infirmière à cette époque, c’est l’infirmière de la Croix Rouge qui dans l’esprit populaire évoque douceur et le dévouement, le bénévolat, l’obéissance et la discipline militaire et une compétence restreinte à un rôle d'auxiliaire. La seconde guerre mondiale a eu un autre impact: elle marque le début de l’affranchissement de l’infirmière vis à vis des médecins. En effet, les nouvelles thérapeutiques développées (antibiotiques, examens biologiques) et leur banalisation progressive, multiplient les gestes techniques (piqûres intraveineuses, sondes, prises de sang) au point que les médecins ne peuvent plus les assumer seuls. Dans le milieu hospitalier, l’infirmière va peu à peu apprendre ces gestes qui finiront par être codifiés en tant que soins infirmiers, ce qui a pu avoir pour conséquence de donner l’infirmière plus d’estime pour elle même et plus d’ambition(Knibiehler, p. 131

L'infirmière Contestataire

Mais à partir des années soixante, les infirmières prennent conscience de ce qu’elles sont une profession comme les autres et «se libèrent de la sacro-sainte chape de plomb qui pesait sur elles depuis deux siècles, je veux parler de l’obéissance, de la soumission, de la charité et du dévouement » (Magnon, p.53).
Les infirmières ont participé à mai 1968 comme les autres professions et cela a pu également contribuer à initier leur reconnaissance comme toute autre profession «Cette crise de 68 a permis au x soignants de s’intégrer au monde du travail, avec les mêmes moyens de pression : grèves, revendications, etc., (…). Surtout, elle nous a fait prendre conscience que, sans faillir à notre tâche, nous pouvions avoir les mêmes avantages que d’autres professions et que le temps des bénévoles ou assimilés était révolu » (Knibiehler, p.335)

Sur le plan privé, on ne conçoit plus qu’elle doive rester célibataire, comme un prêtre, ce qui était recommandé par les grandes figures du monde infirmier au début du siècle. L’infirmière est une femme comme les autres.

Sur le plan privé, on ne conçoit plus qu’elle doive rester célibataire, comme un prêtre, ce qui était recommandé par les grandes figures du monde infirmier au début du siècle. L’infirmière est une femme comme les autres.

"Pour que la profession d'infirmières puisse être défendue comme profession par les infirmières elles mêmes, pour qu'elle s'inscrive dans "le champ strict du rapport salarial", il a fallu que les infirmières procèdent à des disjonctions successives 

- Nier que leur travail soit une "vocation" comme il le fut par le passé par les religieuses

dissocier vie privée/vie professionnelle, donc apprendre à être et à être vue comme une "professionnelle" et non comme quelqu'un de "dévoué à"

- procéder à la rupture entre "femme" et "travailleuse", entre "rôle féminin" et "rôle professionnel".(source: Sociologie des rapports de sexe. Marie Blanche TAHON - Ottawa).

On comprend alors aisément les barrières inconscientes qui se hérissent chez beaucoup d'entre nous lorsqu'il faut défendre ce que nous sommes. Nous avons dû briser des mythes (le mythe étant par définition fondateur d'une pratique sociale : le mythe de la sainteté, de la douceur, de l'héroisme, de la bravoure..........) pour la construction de notre identité. Nous pouvons quand même nous attribuer le mérite d'y être arrivées sans guerre et sans victime (même si, dans la pratique, ce n'est pas tous les jours ! Si, si, on vous a déjà vu à l'oeuvre !) . Moi, sur ce coup, je nous applaudis. Bravo à toutes celles qui ont un jour combattu, bravo à celles qui ont dit NON, bravo à celles qui luttent encore, bravo à vous tout simplement et Merci ....

La seringue.